TOULET, Paul-Jean (1867-1920): Le carnet de M. du Paur.- Paris : A la Cité des Livres, 1927.- 67 p. ; 17 cm.-
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (07.X.1998)
Texte relu par : A. Guézou
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Le carnet de M. du Paur
par
Paul-JeanTOULET

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Le carnet de M. du Paur (2) : les hommes et l'amitié
Le carnet de M. du Paur (3) : l'art et la vie
Bibliothèque de Lisieux table des auteurs et des anonymes
I

Les femmes et l'amour

La condition de comprendre, ce n'est pas l'intelligence, c'est l'amour.

*
Les femmes, avec leurs larmes, leur humide ardeur, et Artémis, ce n'est qu'une poussière battue de pluie.
*
Telle femme, douce au palais comme une pêche, et qui en a le noyau pour tout coeur, croit que l'amour c'est de s'aimer soi-même sous de nouvelles figures.
*
C'est si agréable de comparer les femmes aux fleurs.
Une d'elles qui se dévêt au crépuscule, sous les yeux de son ami, tandis qu'à travers les volets tinte l'Angélus d'un soir de province ; elle se hâte, et, de cogner aux meubles ses genoux, parfois s'écrie ; elle effeuille son linge de-ci de-là ; elle jonche le parquet de pétales. On dirait un lys dispersé.
*
Toute femme vient au monde fille par définition. Il en est qui s'en tiennent là.
*
On rencontre chez les personnes mûres un habile abandon, une commodité, on ne sait quoi qui insensiblement engage. Tels ces livres qu'a fatigués mainte lecture, mais qu'on retrouve avec plaisir : qui, d'eux-mêmes, s'ouvrent aux bonnes pages.
*
Il n'est point de sacrifice que les femmes ne fassent à la pudeur. Ainsi, à toute extrémité, elles gardent leurs bas, et quelques-unes même une mince chaîne d'or où dansent deux ou trois médailles.
*
Une femme qui tombe, - comme un ivrogne - et qui se relève, ce n'est que pour tomber, tomber encore, d'un amant à un autre amant, un peu plus bas. A peine on citerait cette duègne de lettres qui n'en eut qu'un à ce qu'il semble, et duquel ses amis prétendent que c'était presque toujours le même.
*
Telle vie ardente et cachée, qu'assaisonne une seule femme, ne fait-elle point souvenir de ces nuits océaniennes d'où émerge parfois comme une corbeille sur du lait, on ne sait quelle île, peut-être sans nom, parfumée tout entière à la même fleur.
*
Une femme qui commence d'aimer n'use guère de cartes postales. Elle a une enveloppe pour ce qu'elle veut dire comme une chemise pour ce qu'elle veut montrer - à l'homme qu'elle aime, - et cacher aux autres.
*
Les femmes d'aujourd'hui pensent avoir à leurs maîtres joué un mauvais tour, en s'affranchissant - mais quoi, nous aussi - du souci de leur vertu.
*
Jusque dans la domesticité les femmes retiennent quelques-unes de leurs vertus premières ; et, à mentir, par exemple, nos maîtresses ne sont pas plus habiles que nos servantes, dont un humoriste (suisse) prétend que «toutes les bonnes ne sont pas à dire vérités».
*
Ces coeurs que l'on croit tendres et qui ne sont que corrompus, l'amour y laisserait de mêmes et aussi durables creux que nos doigts aux jambes de la belle Madame...
*
Ah ! si les femmes au moins devenaient bonnes, quand elles cessent d'être belles.
*
Les femmes, vois-tu Béhanzigue, il ne faut pas leur demander grand'chose...
- Non. Il faut leur prendre.
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De l'ombre et du silence soudain répandus ne sont pas si délicieux à l'homme que l'approche d'un visage aimé.
*
S'il est vrai, comme on l'a dit, que le parfum, la démarche, la voix nous conquièrent en dépit de nous, - n'est-ce point la démarche où se trahit un brûlant secret, et le parfum des choses qui sont loin, et cette voix dont une seconde voix semble contrefaire, et railler la musique artificieuse ?
*
Pour peindre l'amour, il en faudrait décrire tout le mystérieux, les fureurs étranges, et cette auréole d'oubli dont il enchante l'âme ; tel un tilleul qui répandant son ombre et son parfum enivre ceux qu'il fait dormir.
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L'amour est un produit où les chimistes ne retrouvent pas les corps qui le composent.
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Il n'est rien de moins aristocrate que l'amour ; tel grand seigneur court les boniches, de qui sa femme viole la livrée.
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On distingue, chez les Aïssaouas, l'amour de sang de celui d'esprit ou de coeur, dont se compose l'Amour avec le quatrième... qui est l'amour mystérieux.
Pour un pli, ô Lilith, de ta jupe, qui ne se ferait Aïssaouas ?
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En nous dépeignant la femme de Lucrèce, et comme elle mourut, Marcel Schwob écrit, d'une phrase incomparable : «Son âme était remontée à la source mystérieuse de son sourire».
Sourire qui te pose sur l'homme comme une promesse, ou comme un défi, sourire singulier de l'amoureuse, ta source est-ce donc rien que des larmes dans la poussière : un peu de boue ?
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Faut-il vraiment ne pas aimer qu'on vous loue, si ce n'est pas sincère ; et la flatterie est-elle jamais autre chose qu'une caresse ?
Si les mains de votre amie sont douces, et de la couleur de celles de l'Aurore, n'allez-vous pas demander aussi qu'elles croient à tout ce qu'elles font ?
*
Les uns aiment le vin dans sa bouteille, avec sa crasse au dehors, et, dedans, son travail. Les autres n'aiment la femme que décantée. Et peste des pucelles !
*
Ah, si l'on pouvait décanter une femme, - au lieu d'avoir, dès qu'on l'agite, ce goût de lie et de bouchon. Un grand Bordeaux se doit mettre en carafe.
*
Fâcheuse illusion - trop commune au boulevard - que de prendre une fille toute petite pour une toute petite fille.
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On ne sait quelle demi-nudité dans la confidence, quelle inflexion de voix au fond de la gorge, quelle indécence près de se découvrir, et voilà tous les sens en éveil. Ce n'est rien, à peine le bout du doigt qui, comme une mouche, se pose ; le jiu-jitsu de la coquetterie.
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Certains amoureux sollicitent la dame de leurs pensées avec tant d'acrimonie, une si visible haine, qu'ils ont l'air de fleureter avec un fleuret.
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Cléopâtre venait de conter une de ses nuits à Mme Tallien : «Hélas ! dit la Vallière, vous parlez toujours de faire l'amour et jamais de le ressentir».
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L'amour aussi s'en vient comme un voleur. Et, comme un voleur il s'échappe avec mes dépouilles.
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On prétend que l'amour, dans un voyage qu'ils entreprirent, se brouilla avec la Fierté, parce qu'elle ne voulait point qu'il se baissât pour cueillir des fleurs.
*
Au seuil de l'amour la femme ne sait déjà plus si c'est : bonjour qu'il faut dire ou : bonsoir. Elles n'ont pas de mémoire, c'est vrai : elles ne se souviennent que du lendemain.
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Il y a des femmes qui ont passé leur vie à se donner, et sans avoir, peut-être, un seul amant. Quand elles croyaient céder à l'homme, elles ne faisaient que subir l'occasion.
*
C'est difficile d'aimer plus d'une femme en même temps. On ne saurait, comme disait Calino, se trouver en plus d'un lieu à la fois, «à moins, ajouta-t-il, d'être petit oiseau».
Palinodie
: Eh bien ! non : en dépit de Calino, et de la géométrie, une seule femme tient beaucoup plus de place que deux ou trois. Et c'est proprement être sans liaison que d'en avoir plusieurs.
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Aimer, cela s'enseigne ; et même cela s'apprend. Mais savoir comment l'une veut qu'on l'aime, - et l'autre.
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Découper un coeur dans une girouette : plus il est grand, moins elle tourne.
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Quand on assiège une place, - brune ou blonde, - les portes n'en semblent jamais assez grandes ; mais, prise, on n'y voudrait que des chatières.
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Il y a des coeurs un peu banals, ouverts à tous, et qui rappellent les pianos d'hôtel. C'est à peine si on prend le temps de s'asseoir pour y jouer un petit air - du bout des doigts.
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L'amour et la scarlatine sont plus dangereux à proportion qu'on a vieilli.
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On rencontre, paraît-il, des amants si délicats que la possession physique n'est pour eux que l'effort vers une intimité plus parfaite, - et, probablement, la chemise de leur amie un dernier doute à lever.
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De l'ombre et du silence soudain répandus ne sont pas si délicieux à l'homme las que l'approche d'un visage aimé.
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Ces dames, et les poupées, on pense d'abord qu'elles soient pleines de son. Et puis, comme Jean Hiroux, on s'irrite à découvrir que «c'est de la sciure de bois».
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L'amour des femmes console parfois de leur amitié ; mais hélas, c'est par avance.
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En amour, les femmes font elles-mêmes, les demandes et les réponses.
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Qui donc a écrit qu'il n'y a point de mariage délicieux ? Sûrement il ne songeait pas à celui des autres.
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Ce n'est pas naturellement que les femmes ont de la pudeur ; et l'on sent bien que cette vertu a été inventée par les hommes à l'usage de leurs vices.
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L'amour et l'océan nourrissent toutes sortes de poissons.
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L'amoureux qui voyage pour guérir, c'est un bossu qui espère de laisser sa bosse à la Chine.
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La plupart des hommes se dépensent à l'amour, sans se soucier qu'il soit bel et haut. C'est proprement pour eux le tronc des pauvres.
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Ce n'est pas de ses seules mains qu'on est paresseux, toujours. Il y a des années où l'on se soucie d'amour autant que de travail, et qu'il vous pousse, pour ainsi dire, un poil dans le coeur.
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Les enfants aiment d'abord les gros gâteaux, puis les grosses dames. Abîmés en concuspiscence devant le branlant appât de Junon, on pourrait dire d'eux comme Gobineau de ces Terre-Neuve qui contemplaient la mer avec convoitise : «Pour un peu, ils se seraient précipités dans son sein, qui n'eût pas manqué de les engloutir immédiatement».
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Tous les amours qu'un amant prête à son amie, elle pourrait répondre qu'il ne s'en pourrait venir à bout, et courût-on en chemise de l'un chez l'autre, - ou chez l'une. Car on ne se prive guère non plus de l'imaginer sous cette seconde figure : même c'est une espèce de consolation. On se dit, cependant, elle n'est pas chez M. Chose. Ah, cruel M. Chose, ah chien ! Cerbère au moins ne mordait qu'à trois gueules. Et vous en plus de mille, de mille et trois.
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Ta maîtresse t'a trompé. Tu la reprends, et n'en rougis pas ?
- Quel est le plus aisé, dit l'arabe, de garder ta jument, ou de la ressaisir qui a cassé sa longe ?
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Les femmes du Grand Siècle, rien que pour un seul homme, faisaient vingt enfants. Aujourd'hui, pour un seul enfant, c'est vingt hommes qu'il faut qu'elles fassent.
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Les femmes habillent l'amour moderne au langage de l'ancien amour. Cela n'est point sans créer des malentendus.
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Les femmes vous ruent dans les jambes. Et puis elles disent : «Vous boitez ?»
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Combien n'y en a-t-il point qui détestent qu'on les ait, et méprisent qu'on les manque.
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Aimer son mari, c'est payer un fournisseur. Aimer un amant, c'est donner aux pauvres.
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Une amoureuse, cela, quoi qu'on fasse, gesticule. On dirait qu'elle vous vient de Tarascon.
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«Les femmes, disait la vicomtesse d'Azur, qui font trop leurs Dardanelles, on finirait par croire que ce n'est que l'esprit qu'elles ont étroit».
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Ne vous mesurez point à trop de femmes d'un seul coup. Orphée y a perdu sa tête et peut-être ne l'avez-vous pas plus solide que lui... Il est vrai que le roi Candaule, pour une seule épouse, et toute nue...
- Mais alors direz-vous.
Eh non, sans doute. Ce serait mettre sa vie à bien haut prix que de lui faire le sacrifice de Combale.
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Si ta montre ne te trompe que d'une minute, et ton amie que d'un amant, - va n'en marchande pas de meilleures.
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On souffre mieux, de ce qu'on chérit, la cruauté que l'indifférence. Et on lui pardonne même de nous rendre heureux.
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De l'ombre, soudain, sur la route qui poudroie, et la voix des sources, - une porte qui s'entr'ouvre, et tout à coup ce qu'on aime, qu'on n'attendait plus...
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C'est en mourant que l'amour et la fleur du prunier répandent leur plus douce odeur.
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Il n'est si belle et si libre tendresse qui ne fasse parfois sonner un secret bruit de chaîne.
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Le mal qui vient de ce qu'on chérit a plus de douceur que toutes les douceurs d'une main étrangère.
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Qui les veut faire durer, il faut couvrir son feu de cendres, et son amour de mystère.
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Le carnet de M. du Paur (2) : les hommes et l'amitié
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